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Le monde en 2050 — Entretien avec Agnès Bénassy-Quéré, Lionel Fontagné, Jean Fouré

La Vie des idées : Dans un travail récent pour le Centre d’Études Prospectives et d’Informations Internationales (CEPII), vous proposez une projection des dynamiques macroéconomiques du monde contemporain, pour évaluer les transformations du paysage économique mondial d’ici 2050. Quels sont vos principaux résultats ? Pouvez-vous nous décrire les grands traits de l’état du monde en 2050, en comparaison avec celui d’aujourd’hui ?

J. F., L. F., A. B-Q. : Le basculement de l’économie mondiale vers les pays émergents, qui a assez largement commencé du fait des niveaux de croissance élevés observés par exemple dans les « BRIC » (Brésil, Russie, Inde, Chine), devrait se poursuivre dans les quarante prochaines années, mais d’une façon différente de ce que l’on observe aujourd’hui. En effet, les mécanismes de croissance que ces pays ont connus récemment sont voués à se transformer, du fait notamment du vieillissement de leur population, du ralentissement de leur rattrapage technologique ou encore de la raréfaction des ressources naturelles énergétiques. Pour prendre un exemple concret, la Chine maintenait avant la crise mondiale de 2008 un taux de croissance en volume (c’est-à-dire sans prendre en compte l’augmentation des prix) de l’ordre de 8%. Si cette croissance se maintient, l’économie chinoise de 2050 sera 21 fois plus grande que celle d’aujourd’hui, alors que si l’on tient compte, comme nous le faisons dans notre travail, d’une évolution plus réaliste de sa force de travail, de son accumulation du capital et de l’augmentation du coût de l’énergie, le taux de croissance chinois pourrait plutôt diminuer petit à petit de 8% vers 3,5%, entraînant ainsi une multiplication par 8 seulement de son économie. Un tel développement tendra tout de même à changer profondément les relations géopolitiques mondiales, d’autant qu’en parallèle les économies des États-Unis et de l’Union Européenne ne devraient grandir que de 80-90%. Enfin, les déterminants que nous prenons en compte tendent à montrer que la première moitié du XXIe siècle ne verra pas une émergence rapide de l’Afrique sub-saharienne, qui doit combler un grand retard en termes d’éducation ou de participation des femmes au marché du travail formel (emplois marchands et déclarés). C’est cependant dans la seconde moitié de notre siècle — environ à partir de 2040 — que cette région aura la plus grande croissance du monde, en raison moins d’une poussée de croissance africaine que du ralentissement des autres régions du monde (graphique 1).

Figure 1 — Taux de croissance annuel moyen, en volume, projeté par région du monde, 2010-2025 et 2025-2050. Note : UE dénote l’Union Européenne, MENA le Moyen-Orient et l’Afrique du nord, et SSA l’Afrique sub-saharienne.Source : modèle MaGE 2.2

La Vie des idées : Pour effectuer ces projections, vous vous appuyez sur une modélisation des dynamiques économiques à l’œuvre. Quels sont les mécanismes que vous prenez en compte ? Quelles sont les hypothèses les plus importantes, les plus cruciales, sur lesquelles vous vous fondez ?

J. F., L. F., A. B-Q. : De nombreux facteurs rentrent en compte dans les rythmes de croissance de long terme, allant des plus prévisibles (la population) aux plus incertains (changements de régime politique), sans compter les accidents de parcours comme les crises financières ou les cures d’austérité qui, si la théorie économique ne leur accorde qu’un effet transitoire sur le rythme de croissance, peuvent modifier durablement le niveau de richesse des pays. Ainsi, sélectionner les mécanismes à prendre en compte impose un équilibre entre tenter de représenter le maximum de caractéristiques, et ne s’appuyer que sur des hypothèses fondées théoriquement et analysées dans la littérature économique. D’un côté, la question ne se pose pas pour la population, l’accumulation du capital et le progrès technologique dans leur utilisation : ce sont des facteurs auxquels les économistes s’intéressent depuis une cinquantaine d’années, et qui ont déjà fait l’objet de nombreux travaux académiques. En quelques mots, la population de 2050 est déjà née pour sa grande partie, et les démographes ont assez largement documenté les phénomènes de transition démographique. Nous nous appuyons pour ce point sur les travaux de l’Organisation des Nations Unies. L’accumulation du capital trouve sa source l’investissement financé par l’épargne des ménages (et le cas échéant les mouvements internationaux de capitaux), qui eux-mêmes sont principalement déterminés par le vieillissement de la population (l’hypothèse dite du « cycle de vie » garantit que les populations jeunes épargnent, tandis que les tranches d’âge plus avancées puisent dans leur épargne pour la consommer). La mobilité internationale des capitaux rend nécessaire de faire des hypothèses supplémentaires pour savoir quels pays vont en bénéficier (nous nous appuyons sur les travaux lancés par Feldstein et Horioka en 1980). Enfin, le progrès technologique est accéléré par l’investissement dans l’éducation des populations, que ce soit pour développer leur aptitude à rattraper un retard (imitation) ou leur capacité à innover.

D’un autre côté, il nous est apparu nécessaire d’élargir notre analyse à d’autres déterminants qui nous semblent importants, et dont l’analyse théorique et quantitative est déjà avancée : l’énergie et sa raréfaction comme limitatrices de la croissance, et la participation des femmes au marché du travail. Nous considérons dans le cas de l’énergie, que cette dernière est un facteur de production, au même titre que le capital ou le travail, doté d’une productivité propre, et qui se substitue imparfaitement avec les deux autres facteurs. Ainsi, une énergie plus chère va limiter la production, toutes choses égales par ailleurs. Le travail des femmes, quant à lui, évolue avec l’éducation : les femmes plus éduquées entrent plus tard sur le marché du travail, mais une fois leurs études terminées, elles sont plus nombreuses à travailler.

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